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Résonance

Des perspectives multiples sur l’histoire sociale de Montréal et les collections du Musée, un accès privilégié à ses coulisses et aux gens qui l’animent

Affiche, La poitrine de smoked meat mondialement célèbre de Bens, vers 1980. Collection Bens Delicatessen en l’honneur de ses fondateurs : Ben & Fanny Kravitz, Irving Kravitz, Al Kravitz et Sollie Kravitz, P715/D06.2,2.2, Musée McCord Stewart

Bens : le légendaire déli

Le 20 juillet 2006, le personnel de Bens déclenche une grève. Voici l'histoire de ce déli quasi centenaire qui a fermé ses portes en décembre 2006.

17 juillet 2026

À retenir :

  • Fondé en 1908 par Benjamin et Fanny Kravitz, Bens est devenu l’un des restaurants les plus emblématiques de Montréal.
  • Son célèbre sandwich au smoked meat – accompagné de cornichons, de salade de chou et de pommes de terre frites – est l’élément central au menu.
  • En 1960, le restaurant servait jusqu’à 8 000 personnes par jour.
  • Une grève déclenchée en juillet 2006 précède sa fermeture définitive en décembre de la même année.

Le 20 juillet 2006, le personnel du délicatessen Bens déclenche une grève, réclamant de meilleurs salaires et une amélioration de ses conditions de travail. Le conflit est insoluble et l’institution ferme ses portes en décembre de la même année.

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Bens aura été bien plus qu’un restaurant. Disparu après 98 ans d’existence, son âme demeure sans contredit présente dans notre mémoire collective. Tous ceux et celles qui ont connu ou se sont fait raconter Bens savent combien cette célèbre institution a marqué Montréal. La clientèle s’y est identifiée, l’a adopté et quiconque y est allé prend encore plaisir à relater son passage au légendaire déli. Bens, c’est presque 100 ans de smoked meat, mais c’est aussi la rencontre d’une famille avec ses convives, une rencontre entre Montréal et ses diverses communautés.

Le premier commerce de Benjamin et Fanny

Benjamin Kravitz fuit la Lituanie en 1899 pour Montréal, où il rencontre sa future épouse, Fanny Schwartz. Le couple ouvre d’abord une confiserie sur le boulevard Saint-Laurent, au coin de l’avenue Duluth, mais la clientèle ouvrière du quartier réclame davantage des sandwichs que des sucreries. Ainsi naît l’idée de Benjamin de mettre à profit une recette de sa mère.

Photographe inconnu.e, Fanny, Mme Ben Kravitz, dans sa première confiserie du boulevard Saint-Laurent, Montréal, Québec, vers 1910. Collection Bens Delicatessen en l’honneur de ses fondateurs : Ben & Fanny Kravitz, Irving Kravitz, Al Kravitz et Sollie Kravitz, M2008.8.2.1.156, Musée McCord Stewart

Un des secrets du succès

Le smoked meat montréalais est fait de poitrine de bœuf, une viande accessible et peu chère. Une fois épicée, marinée pendant près de 12 jours, puis fumée, celle-ci devient très tendre et savoureuse. Réchauffée à la vapeur, on la découpe en fines lamelles pour ensuite la servir avec de la moutarde entre deux tranches de pain de seigle. Benjamin n’est pas le premier à proposer une variante de cette recette traditionnelle, mais l’idée lui profitera!

Le mélange d’épices qui entre dans la préparation du smoked meat de Bens n’a jamais été révélé. On soupçonne cependant qu’il pouvait contenir des grains de poivre, des graines de coriandre et de céleri ainsi que de la moutarde sèche, du paprika, de l’ail, du sel et du sucre.

Photographe inconnu.e, Sandwich au smoked meat avec cornichon de Bens, Montréal, Québec, vers 1985. Collection Bens Delicatessen en l’honneur de ses fondateurs : Ben & Fanny Kravitz, Irving Kravitz, Al Kravitz et Sollie Kravitz, M2008.8.2.1.142.2, Musée McCord Stewart

Bens au centre-ville

Dès 1930, Ben’s Delicatessen & Sandwich Shop déménage au coin des rues Burnside (aujourd’hui boulevard De Maisonneuve) et Metcalfe. Haut lieu du magasinage, des affaires et des plaisirs, le centre-ville de Montréal accueille une foule active de jour, de soir et même de nuit. C’est dans ce contexte que le restaurant décide d’ouvrir ses portes 22 heures par jour.

Forts de leur succès, les Kravitz décident en 1949 de construire un restaurant plus grand, toujours sur Burnside, juste en face du précédent. L’architecte Charles Davis Goodman opte pour le style « paquebot » ou Streamline Modern, une branche tardive du courant Art déco.

Basil Zarov, Ben Kravitz, Fanny Kravitz, leurs enfants et leur gendre planifiant le nouveau Bens, Montréal, Québec, 1952. Collection Bens Delicatessen en l’honneur de ses fondateurs : Ben & Fanny Kravitz, Irving Kravitz, Al Kravitz et Sollie Kravitz, M2008.8.2.1.62, Musée McCord Stewart

Le caractère « rétro » du déli s’accentuera au fil des années, mais l’originalité du lieu réside aussi dans la touche personnelle que lui ont conférée ses administrateurs. Les murs du restaurant font d’ailleurs office de véritables cabinets de curiosités, ornés qu’ils sont de centaines de portraits photographiques autographiés par des célébrités locales et internationales!

Basil Zarov, Al et Ben Kravitz auprès de J. MacKay du 444e escadron de l’Aviation royale canadienne chez Bens, Montréal, Québec, vers 1953. Collection Bens Delicatessen en l’honneur de ses fondateurs : Ben & Fanny Kravitz, Irving Kravitz, Al Kravitz et Sollie Kravitz, M2008.8.2.1.82, Musée McCord Stewart
Photographe inconnu.e, Salle à manger et comptoir chez Bens, Montréal, Québec, vers 1953. Collection Bens Delicatessen en l'honneur de ses fondateurs : Ben & Fanny Kravitz, Irving Kravitz, Al Kravitz et Sollie Kravitz, M2008.8.2.1.124, Musée McCord Stewart

Le smoked meat : phénomène populaire

Le sandwich au smoked meat – accompagné de cornichons, de salade de chou et de pommes de terre frites – est l’élément central au menu et a vite fait de s’élever au rang des grandes spécialités montréalaises.

Basil Zarov, Al Kravitz tranchant le smoked meat derrière le comptoir chez Bens, Montréal, Québec, 1952. Collection Bens Delicatessen en l’honneur de ses fondateurs : Ben & Fanny Kravitz, Irving Kravitz, Al Kravitz et Sollie Kravitz, M2008.8.2.1.63, Musée McCord Stewart

En 1960, Bens sert 8 000 personnes par jour. Pour ce faire, cela requiert :

  • 1 250 livres (environ 565 kilogrammes) de smoked meat;
  • 1 200 pains de seigle;
  • … et le travail précieux de 80 membres du personnel.
Photographe inconnu.e, Ben Kravitz avec un groupe de serveurs alignés, chez Bens, Montréal, Québec, vers 1953. Collection Bens Delicatessen en l’honneur de ses fondateurs : Ben & Fanny Kravitz, Irving Kravitz, Al Kravitz et Sollie Kravitz, M2008.8.2.1.157, Musée McCord Stewart

La face glamour du restaurant

Vers 1965, linstitution sert toujours aussi fidèlement les diverses clientèles qui fréquentent le centre-ville. Par exemple, entre minuit et 5 heures, une faune bigarrée denviron 3 000 personnes se relaie aux tables du restaurant.

Basil Zarov, Salle à manger chez Bens vue de la rue, Montréal, Québec, 1952. Collection Bens Delicatessen en l’honneur de ses fondateurs : Ben & Fanny Kravitz, Irving Kravitz, Al Kravitz et Sollie Kravitz, M2008.8.2.1.61.12, Musée McCord Stewart

Des gens de partout sy arrêtent pour vivre un moment gourmand, y compris de grandes vedettes internationales. Plusieurs guides touristiques recommandent le célèbre délicatessen. Sa réputation sétend au-delà des frontières : cest la gloire. 

Photographe inconnu.e, « Mad Dog » Vachon, lutteur canadien, vers 1980. Collection Bens Delicatessen en l’honneur de ses fondateurs : Ben & Fanny Kravitz, Irving Kravitz, Al Kravitz et Sollie Kravitz, M2008.8.2.2.238, Musée McCord Stewart
Photographe inconnu.e, John Candy, acteur canadien, vers 1995. Collection Bens Delicatessen en l’honneur de ses fondateurs : Ben & Fanny Kravitz, Irving Kravitz, Al Kravitz et Sollie Kravitz, M2008.8.2.2.27, Musée McCord Stewart
Photographe inconnu.e, Catherine Deneuve, actrice française, vers 1990. Collection Bens Delicatessen en l’honneur de ses fondateurs : Ben & Fanny Kravitz, Irving Kravitz, Al Kravitz et Sollie Kravitz, M2008.8.2.2.44, Musée McCord Stewart
Max Films International, Denys Arcand, réalisateur canadien, vers 1985. Collection Bens Delicatessen en l’honneur de ses fondateurs : Ben & Fanny Kravitz, Irving Kravitz, Al Kravitz et Sollie Kravitz, M2008.8.2.2.4, Musée McCord Stewart
Photographe inconnu.e, George Takei en « Sulu » dans Star Trek, acteur américain, vers 1980. Collection Bens Delicatessen en l’honneur de ses fondateurs : Ben & Fanny Kravitz, Irving Kravitz, Al Kravitz et Sollie Kravitz, M2008.8.2.2.170, Musée McCord Stewart
Photographe inconnu.e, Liberace, interprète et musicien américain, 1982. Collection Bens Delicatessen en l’honneur de ses fondateurs : Ben & Fanny Kravitz, Irving Kravitz, Al Kravitz et Sollie Kravitz, M2008.8.2.2.112, Musée McCord Stewart
Photographe inconnu.e, Nana Mouskouri, chanteuse grecque, 1988. Collection Bens Delicatessen en l’honneur de ses fondateurs : Ben & Fanny Kravitz, Irving Kravitz, Al Kravitz et Sollie Kravitz, M2008.8.2.2.133, Musée McCord Stewart
Photographe inconnu.e, Mimi Hines, actrice et chanteuse canadienne, vers 1965. Collection Bens Delicatessen en l’honneur de ses fondateurs : Ben & Fanny Kravitz, Irving Kravitz, Al Kravitz et Sollie Kravitz, M2008.8.2.2.85, Musée McCord Stewart
O’Neil of Montreal, Al Kravitz chez Bens en compagnie du plus grand homme du monde, selon le Guinness World Records, Montréal, Québec, vers 1955. Collection Bens Delicatessen en l’honneur de ses fondateurs : Ben & Fanny Kravitz, Irving Kravitz, Al Kravitz et Sollie Kravitz, M2008.8.2.2.185, Musée McCord Stewart

Le centre-ville se transforme

Au cours de la seconde moitié du 20e siècle, le centre-ville de Montréal se densifie et s’agrandit. La construction d’édifices de plus de dix étages est maintenant permise et tous les terrains sont convoités. Canderel, chef de file au Canada en gestion de projets immobiliers, souhaite d’ailleurs obtenir le lot occupé par Bens. La pression est forte, mais la famille Kravitz défend ses droits auprès de la Ville de Montréal. À l’issue d’une longue lutte, elle réussit à éviter l’expropriation.

Photographe inconnu.e, Vue aérienne de Bens, Montréal, Québec, vers 1990. Collection Bens Delicatessen en l’honneur de ses fondateurs : Ben & Fanny Kravitz, Irving Kravitz, Al Kravitz et Sollie Kravitz, M2008.8.2.1.128, Musée McCord Stewart

La pérennité du délicatessen

Outre la grève de 2006, diverses raisons peuvent expliquer la fermeture du légendaire délicatessen. Pensons notamment à la multiplication des chaînes de restaurants qui menacent la survie des plus petits commerces au centre-ville et à la forte croissance du secteur immobilier depuis 2001, qui amène une explosion de la valeur des terrains. À cela s’ajoutent les changements d’habitudes alimentaires au fil des décennies et la vie nocturne qui s’est étendue à différents quartiers de la ville.

Le smoked meat est aujourd’hui considéré comme une spécialité montréalaise et il est là pour rester! Quant au concept de délicatessen, il s’est lui aussi répandu : Schwartz’s, Reubens, Dunn’s, Lester’s, Snowdon Deli, sans oublier les regrettés Main et Ben Ash, sont autant d’institutions inspirées du modèle de Bens qui a fait des petits et qui continue de marquer le paysage culinaire de la métropole.