Colliers de wampum présentés dans l’exposition Wampum : perles de diplomatie

Retisser l’histoire du parcours des wampums

Une recherche pour retracer la provenance et le parcours des colliers de wampum du Musée : malheureusement, trop de fils étaient brisés.

Fannie Dionne, Ph. D., historienne, rédactrice et chroniqueuse

17 janvier 2024

J’ai eu le privilège d’être engagée par le Musée McCord Stewart en 2022. Le but de mon mandat? Retracer au mieux la provenance des colliers de wampum dans la collection du Musée en prévision de l’exposition Wampum : perles de diplomatie.  

Beaucoup de ces objets ont été conservés par les communautés autochtones les ayant reçus, et certains s’y trouvent toujours. Toutefois, au tournant du 20e siècle, une partie d’entre eux a circulé dans des cercles de collection privée et au sein d’institutions allochtones. David Ross McCord (1844-1930) figurait notamment parmi les personnes qui cherchaient activement à se procurer des wampums.

Une partie de la recherche avait déjà été réalisée en amont par Jonathan Lainey, conservateur, Cultures autochtones, au Musée. Il a ainsi retracé la provenance de deux wampums de la collection du Musée, en établissant que le « wampum aux deux chiens » provient de Kanehsatà:ke et que le collier de wampum portant le numéro d’accession M20401 provient quant à lui de Wendake. Pour les autres wampums, j’espérais arriver à des résultats aussi concrets, ou à tout le moins satisfaisants, mais un certain David Swan en a décidé autrement.

Image du haut : Collier de wampum, The Two Dog Wampum, Kanien'kehá:ka, 1775-1780. Vendu par David Swan à David Ross McCord en 1919, M1904, Musée McCord Stewart
Image du bas : Collier de wampum, Huron-wendat, 1760-1815. M20401, Musée McCord Stewart

Méthodologie et réalité

Afin de retracer le fil du parcours des wampums, je me suis lancée dans la lecture de la correspondance de McCord, de laquelle proviennent les extraits présentés tels quels dans cet article.

Consultez le fonds de la Famille McCord
sur la plateforme Collections en ligne

Outre l’écriture parfois terriblement difficile à déchiffrer de certains correspondants, je me suis heurtée à deux problèmes principaux lors de la recherche. D’une part, les lettres envoyées et reçues par McCord offrent peu ou pas d’indications sur la provenance des wampums et d’autre part, même les rares indices doivent être utilisés avec prudence, puisque certains faits peuvent être erronés. Par exemple, Lainey a démontré, dans le cas du « wampum aux deux chiens », que la provenance indiquée par l’intermédiaire David Swan était inexacte.

David Swan : Un intermédiaire peu loquace

Qui est ce Swan? Selon les lettres qui nous sont parvenues, il aurait fourni à McCord plus de la moitié de ses colliers de wampum et différents objets autochtones de sa collection. On en sait toutefois peu sur lui, outre qu’il se disait « un descendant direct des grands guerriers iroquois », qu’il était originaire de Kanehsatà:ke et qu’il était le frère du chef Joseph (Sò:se) Swan Onasakenrat.

J. G. Parks, Le chef kanien’kehá:ka Joseph Swan Onasakenrat portant le « wampum aux deux chiens » de Kanehsatá:ke, vers 1868. Collection Jean Tanguay

Swan semble être entré en contact avec McCord vers 1908 alors qu’il habitait à Bala, en Ontario. Ses lettres montrent toutefois qu’il visite de nombreuses communautés autochtones de la région des Grands Lacs jusqu’aux alentours de Montréal, afin de se procurer des objets qu’il propose ensuite au collectionneur. Swan écrit entre autres à partir de Ruel, de Byng Inlet, de Moraviantown, de Sahanatien, de Parry Island, de Kahnawà:ke et de Kanehsatà:ke.

Swan fournit peu de détails quant à la provenance des objets qu’il acquiert. De chez lui à Bala, il écrit à McCord : « Je vous ai envoyé un collier d’une valeur de 75 $ », ce qui ne permet pas de déterminer la provenance ou l’identité du wampum en question. Dans une autre lettre, il demeure vague : « J’étais dans les environs du lac Ontario. Je vous ai envoyé un collier témoignant de la déclaration de paix entre trois tribus de Toronto. » Heureusement, dans ce dernier cas, il a été possible de déterminer l’identité du wampum en question grâce à un document manuscrit dans lequel McCord décrit certains de ses colliers de wampum en les associant aux lettres de Swan, bien que la provenance exacte demeure inconnue.

Lettre concernant l'historique d'acquisition des objets de la collection du Musée McCord, 1790-1979. Don de David Ross McCord, Fonds de la famille McCord, P001/C4.3

Réinventer l’histoire des wampums

En bon vendeur, Swan utilise un langage mettant en lumière l’unicité de chaque objet : « un collier d’origine huronne porté comme parure lors de cérémonies de l’État, tels les joyaux qu’arbore un roi », ou encore : « Il n’en existe pas d’autres comme celui-ci. »

Lettre concernant l'historique d'acquisition des objets de la collection du Musée McCord, 1790-1979. Don de David Ross McCord, Fonds de la famille McCord, P001/C4.3

Il n’hésite pas non plus à interpréter les wampums pour en accroître la valeur, comme le montre la correspondance relative au collier de wampum portant le numéro d’accession M1905. Sur celui-ci, qui proviendrait selon Swan de la baie Georgienne ou du lac Huron, se trouvent une église et six personnages séparés par une croix.

Collier de wampum, provenance inconnue, 18e siècle. Vendu par David Swan à David Ross McCord en 1912, M1905, Musée McCord Stewart

Swan écrit d’abord à McCord : « un s’apparentait à un accord entre les Autochtones et les Jésuites datant de peu de temps après l’arrivée de ces messieurs au Nouveau Monde ». Il précise ensuite que les Autochtones sont des « Hurons » et, dans une autre lettre, il mentionne la présence de religieuses aux côtés d’un prêtre. Ce n’est que plus d’un mois plus tard que Swan raconte comment « le grand collier jésuite » lui fut décrit : « Je vous l’ai présenté comme il me fut présenté. Église. Croix. J’y ai vu la chrétienté simplement représentée, telle qu’enseignée par l’Église romaine. »

Lettre concernant l'historique d'acquisition des objets de la collection du Musée McCord, 1790-1979. Don de David Ross McCord, Fonds de la famille McCord, P001/C4.3

À ces informations fragmentaires, McCord ajoute que le wampum représente la première église d’Ossossané (1638) ainsi que deux prêtres jésuites et un frère laïque. Il indique plus tard que l’un des prêtres est le jésuite Jean de Brébeuf. Enfin, un registre détenu par le Musée comporte une mention indiquant que le second jésuite est le père Jérôme Lallemant. Nous voici donc loin de la brève description « Église. Croix » donnée à Swan par le propriétaire original du wampum.

Le marché de la collection

Pourquoi Swan n’est-il pas plus précis au sujet de la provenance et de l’histoire des wampums? L’hypothèse qui semble la plus plausible est qu’il ne veut pas perdre son rôle d’intermédiaire privilégié avec McCord.

En valeur actuelle, les prix des wampums vendus à McCord varient de 650 $ à 6 500 $, selon la feuille de calcul de l’inflation de la Banque du Canada. Évidemment, Swan n’indique pas la part qui lui revenait dans les ventes, mais on peut supposer que ce commerce était assez lucratif, comme il se déplaçait sur des centaines de kilomètres pour conclure ses transactions. Cela est d’autant plus vrai s’il prenait les wampums sans autorisation ou les « empruntait » sans jamais les rendre, ce qui se produisait régulièrement dans le processus de collection d’objets autochtones.

Swan n’était pas le seul à écumer les communautés autochtones de la sorte. Il mentionne un « Américain avec la grosse pièce d’argent » qui avait une longueur d’avance sur lui.

Cette recherche d’objets se déroulait dans un contexte particulier. Comme l’explique Lainey, à la fin du 19e siècle et au début du 20e siècle, la Loi sur les Indiens était activement appliquée. Or, en raison d’un contexte socioéconomique difficile, certaines personnes autochtones ont décidé de vendre des objets, ce qui a profité aux collectionneurs intéressés, notamment parce que plusieurs pensaient que les cultures autochtones étaient condamnées à disparaître.

Je parle de collectionneurs, parce que si certaines femmes encourageaient les activités de McCord, comme Mabel Molson qui a donné 2 000 $ pour l’achat de médailles, la seule femme nommée en lien avec les wampums est une veuve, Mme David Denne. McCord lui écrivit en 1919 dans l’espoir d’obtenir le wampum ayant appartenu à son défunt mari : « Vous avez en votre possession un petit collier. J’aimerais beaucoup que vous me fassiez l’honneur de le placer dans ce musée national en sa mémoire. »

La veuve accéda à la demande de McCord bien des années plus tard, en 1930.

Je n’ai donc pas réussi à retracer précisément la provenance des wampums conservés au Musée, mais cette recherche a néanmoins permis de faire la lumière sur le contexte entourant la circulation de ces objets.

Références

« Les wampums au Québec du XIXe siècle à aujourd’hui : appropriation, disparition, identification », Gradhiva, no 33, publié à l’occasion de l’exposition Wampum. Perles de la diplomatie en Nouvelle-France, Musée du quai Branly–Jacques Chirac, Paris, 2022, p. 97-118.

(avec Anne Whitelaw) « The Wampum and the Print: Objects Tied to Nicolas Vincent Tsawenhohi’s London Visit, 1824–1825 », dans Object Lives and Global Histories in Northern North America: Material Culture in Motion, c. 1780-1980, sous la direction de Beverly Lemire, Laura Peers, et Anne Whitelaw, Montréal, McGill-Queen’s University Press, 2021, p. 176-202.

« Les colliers de wampum comme support mémoriel : le cas du Two-Dog Wampum », dans Les Autochtones et le Québec. Des premiers contacts au Plan Nord, sous la direction d’Alain Beaulieu, Martin Papillon et Stéphan Gervais Montréal, Presses de l’Université de Montréal, 2013, p. 93-112.

Franco, Marie-Charlotte, La décolonisation et l’autochtonisation au Musée McCord (1992-2019), thèse de doctorat (muséologie), UQAM , 2020, https://archipel.uqam.ca/14519/1/D3823.pdf

À propos de l'autrice

Fannie Dionne, Ph. D., historienne, rédactrice et chroniqueuse

Fannie Dionne, Ph. D., historienne, rédactrice et chroniqueuse

Titulaire d’un doctorat en histoire, Fannie Dionne est historienne, rédactrice et chroniqueuse. En plus de son emploi et de ses contrats, elle est bénévole à la Société historique de Montréal. Elle se spécialise dans l’étude de manuscrits jésuites sur les langues autochtones, de leur création à leur entrée dans les archives.
Titulaire d’un doctorat en histoire, Fannie Dionne est historienne, rédactrice et chroniqueuse. En plus de son emploi et de ses contrats, elle est bénévole à la Société historique de Montréal. Elle se spécialise dans l’étude de manuscrits jésuites sur les langues autochtones, de leur création à leur entrée dans les archives.