Mademoiselle Lily, ambassadrice de l’idéal féminin de son époque - Musée McCord Stewart
Poupée de mode, Mademoiselle Lily Darboy, 1863-1866. Don de la famille Palazi-Raby, M2010.10.1.1, Musée McCord Stewart

Mademoiselle Lily, ambassadrice de l’idéal féminin de son époque

Découvrez l’histoire d’une poupée de mode du 19e siècle. Avant Barbie il y a eu Lily.

La poupée est un des plus impérieux besoins et en même temps un des plus charmants instincts de l’enfance féminine. Soigner, vêtir, parer, habiller, déshabiller, rhabiller, enseigner […] se figurer que quelque chose est quelqu’un, tout l’avenir de la femme est là. Tout en rêvant et tout en jasant, tout en faisant de petits trousseaux et de petites layettes […] l’enfant devient jeune fille, la jeune fille devient grande fille, la grande fille devient femme1.

–Victor Hugo dans Les Misérables publié en 1862

Le Musée McCord Stewart a le privilège de compter plus de 700 poupées dans ses voûtes, une collection couvrant près de 200 ans d’histoire. De ce nombre impressionnant, il y en a pourtant une qui se démarque singulièrement tant par sa provenance, son histoire et son luxueux trousseau de plus de 300 accessoires que par sa signification sociale.

Faisant écho aux paroles de Victor Hugo, cette poupée, baptisée Mademoiselle Lily Darboy par sa propriétaire, révèle, sous une frivolité apparente, un rôle éducatif plus insidieux. Elle incarne l’idéal féminin de son époque et témoigne des vertus féminines attendues par la société en général et par la classe sociale à laquelle elle appartient.

Poupée de mode, Mademoiselle Lily Darboy, 1863-1866. Don de la famille Palazi-Raby, M2010.10.1.1, Musée McCord Stewart
Ensemble de vêtements de poupée, 1863. Don de la famille Palazi-Raby, M2010.10.1.12.1-4, Musée McCord Stewart

LES POUPÉES DE MODE

Lily est ce que l’on appelle une poupée de mode, titre hérité d’une longue lignée de poupées vieille de plus de 500 ans. Apparues à la fin du 16e siècle, les poupées de mode, qui pouvaient être masculines ou féminines, étaient avant tout destinées aux adultes. Vêtues, coiffées et parées selon les dernières tendances de la mode française, ces ambassadrices étaient envoyées et exhibées dans toutes les cours d’Europe. Si la poupée de mode semble disparaître à la fin du 18e siècle, elle revient en force sous le Second Empire (1852-1870) comme objet de l’enfance privilégiée au service de la mode, de l’éducation domestique2 et du consumérisme.

Gauche : Poupée de mode, 1870-1875. Don de Mme Theodore B. Heney, M974.59.1.1, Musée McCord Stewart
Droite : Poupée de mode, vers 1870. Don de Faith Detchon, M983.153.1, Musée McCord Stewart

En effet, malgré l’essor de la production des poupées au cours du 19e siècle, la poupée de mode, populaire entre 1860 et 1890, demeure un jouet de luxe pour la plupart des familles, même aisées3. En 1874, une poupée telle que Lily pouvait coûter jusqu’à vingt dollars américains, ce qui constituait une somme considérable à l’époque4, sans compter les vêtements et accessoires extravagants que l’on pouvait acheter dans les boutiques spécialisées de Paris5.

À ce sujet, Édouard Fournier écrira en 1889 dans son Histoire des jouets et des jeux d’enfants : « On ne se douterait guère qu’il y a dans Paris tout un monde de couturières, de lingères, de modistes, de cordonniers, de fleuristes, de perruquiers, dont les poupées sont la seule clientèle; des maisons qui ne comptent pas moins de trente ouvrières où l’on n’est exclusivement occupé que de la confection des robes, tabliers, etc., pour ces petites coquettes6. » Mademoiselle Lily en fait foi.

LILY ET SES ORIGINES PARISIENNES

Achetée à Paris vers 1863 par un illustre personnage, Monseigneur Georges Darboy, archevêque de Paris7, Mademoiselle Lily est offerte à sa nièce et filleule Marie Eugénie Ida Darboy (1850-1927), fille d’Élie Jean Baptiste Darboy, juge au tribunal de commerce de Nancy, et de Madeleine Eugénie Batail. Lorsque Marie reçoit cette poupée, elle a 13 ans, âge charnière entre l’enfance et la vie adulte.

Bien que le corps de la poupée ne porte aucune marque de fabricant, le nom de Lily suggère qu’elle provenait de la boutique de Mme Jeanne Lavallée-Péronne, À la poupée de Nuremberg, située rue de Choiseul à Paris. Lily était la poupée signature de Mme Lavallée-Péronne. Pourtant, une exploration dans diverses collections muséales et privées révèle l’existence de poupées Lily aux corps et aux visages variés, ce qui indique que Lily correspond plus à une poupée générique vendue à la boutique de Mme Lavallée-Péronne qu’à une poupée spécifique. En effet, celle-ci ne produisait pas de poupée elle-même, mais s’en procurait des toutes faites auprès de manufacturiers à qui elle achetait aussi des têtes qu’elle assemblait à un corps8.

Voir Lily Darboy et tous ses accessoires sur
Collections en ligne

Femme entreprenante, Mme Lavallée-Péronne faisait la promotion de sa poupée Lily dans la revue La poupée modèle : journal des petites filles9, une publication mensuelle produite et commanditée par elle. Le bureau de la rédaction se trouvait au 1, boulevard des Italiens à Paris, une rue dans un quartier célèbre pour ses nombreux magasins de poupées de luxe avec lesquels il entretenait des rapports commerciaux10.

Le premier numéro annonce aux lectrices par la voix d’une « vieille poupée », voix de la raison, que la publication a pour vocation « de vous apprendre, tout en vous créant de nouveaux plaisirs, à devenir de bonnes petites filles, bien polies, bien aimables, et des petites ménagères modèles ». La revue proposait ainsi à ses abonnées des travaux de cartonnage, d’aiguille, des patrons de couture ainsi que des poésies, des pièces de théâtre, des feuillets de musique et des recettes pour les goûters et dînettes.

Un livret miniature offert en prime, le Journal des poupées, dont nous avons plusieurs exemplaires, est signé « votre déraisonnable Frivoline » et décrit sur plusieurs pages la mode et ses nouveautés.

Revues Journal des poupées, 1863. Dons de la famille Palazi-Raby, M2010.10.1.180.1-4, Musée McCord Stewart
Revues Journal des poupées, 1863. Dons de la famille Palazi-Raby, M2010.10.1.180.1-4, Musée McCord Stewart
Revues Journal des poupées, 1863. Dons de la famille Palazi-Raby, M2010.10.1.180.1-4, Musée McCord Stewart
Revues Journal des poupées, 1863. Dons de la famille Palazi-Raby, M2010.10.1.180.1-4, Musée McCord Stewart
Revues Journal des poupées, 1863. Dons de la famille Palazi-Raby, M2010.10.1.180.1-4, Musée McCord Stewart

Outre cette publication, la littérature de poupée abonde au 19e siècle au point d’être considérée comme un genre littéraire au service de l’éducation destiné à modeler l’esprit de la jeune lectrice conformément aux exigences de l’époque11. Une lecture attentive de ces ouvrages dévoile les normes comportementales et les valeurs morales préconisées, dont la beauté et la mode, la vie domestique et les activités et rituels qui y sont associés, le statut familial, le mariage et la famille12. Ainsi, la mère éduque sa fille et lui offre une poupée modèle afin de vérifier l’assimilation de son enseignement.

Livret de poupée, Marquoir de la poupée modèle no.1, 1863. Don de la famille Palazi-Raby, M2010.10.1.156, Musée McCord Stewart
Livret de poupée, Marquoir de la poupée modèle no.1, 1863. Don de la famille Palazi-Raby, M2010.10.1.156, Musée McCord Stewart
Livret de poupée, Marquoir de la poupée modèle no.1, 1863. Don de la famille Palazi-Raby, M2010.10.1.156, Musée McCord Stewart

LILY, AMBASSADRICE DE LA MODE

Femme de son temps, Lily personnifie la beauté féminine idéalisée. Son teint pâle – sa tête-buste et ses bras sont en biscuit de porcelaine13 – est accentué par des joues rondes lourdement fardées de rouge. Son visage, encadré d’une chevelure blonde, se distingue par de grands yeux bleus en verre, un nez délicat et une petite bouche en cœur. Assujetti à la mode du corset, son corps en peau de chevreau rembourré affiche une taille affinée, des hanches prononcées et une poitrine bien soulignée.

Poupée de mode, Mademoiselle Lily Darboy, 1863-1866. Don de la famille Palazi-Raby, M2010.10.1.1, Musée McCord Stewart

Ambassadrice de la mode et des codes vestimentaires de son époque, Lily possède une garde-robe qui impressionne tant par son ampleur que l’élégance de son contenu : toilettes du matin, robe d’intérieur, robe d’après-midi, robe de ville, robe du soir, robe de sport, ensemble d’équitation et costume de bain, en plus d’un assortiment de blouses, de jupes et de gracieux chapeaux. À cela s’ajoute un ensemble de sous-vêtements : corsets, crinoline, chemises, culottes et autres.

Ensemble de vêtements de poupée, 1863. Don de la famille Palazi-Raby, M2010.10.1.2.1-3, Musée McCord Stewart
Ensemble de vêtements de poupée, 1863. Don de la famille Palazi-Raby, M2010.10.1.5.1-2, Musée McCord Stewart
Ensemble de vêtements de poupée, 1863. Don de la famille Palazi-Raby, M2010.10.1.18.1-2, Musée McCord Stewart
Ensemble de vêtements de poupée, 1863. Don de la famille Palazi-Raby, M2010.10.1.12.1-4, Musée McCord Stewart
Ensemble de vêtements de poupée, 1863. Don de la famille Palazi-Raby, M2010.10.1.13.1-3, Musée McCord Stewart
Corsage de poupée, 1863. Don de la famille Palazi-Raby, M2010.10.1.30, Musée McCord Stewart
Corset de poupée, 1863. Don de la famille Palazi-Raby, M2010.10.1.84.1-2, Musée McCord Stewart
Souliers de poupée, 1863. Don de la famille Palazi-Raby, M2010.10.1.89.1-2, Musée McCord Stewart
Fanchon de poupée, 1863. Don de la famille Palazi-Raby, M2010.10.1.104, Musée McCord Stewart
Ensemble de vêtements de poupée, 1863. Don de la famille Palazi-Raby, M2010.10.1.6.1-3, Musée McCord Stewart

Le corps de Lily est articulé aux épaules et aux genoux pour faciliter son habillage et son déshabillage. Certaines tenues semblent avoir été confectionnées par Marie ou un autre membre de sa famille. Elles sont inspirées de patrons, dont nous avons plusieurs exemples, publiés dans les publications pour demoiselles telles que La poupée modèle.

Patrons de vêtements de poupée, 1863. Don de la famille Palazi-Raby, M2010.10.1.157.1-53, Musée McCord Stewart

Ce qui n’a pas été fabriqué à la maison a été acheté dans une des boutiques de Paris ou ailleurs – robes, bas, bottines et petits souliers, éventails, sacs, gants, ombrelles, fourrures, bijoux. Trois boîtes à manchons dans le trousseau de Lily affichent la marque du fourreur G. Beller à Metz, témoignant de la participation de divers fabricants et fournisseurs à ce commerce de la poupée de luxe.

Boîte pour manchon et col de poupée, 1863. Dons de la famille Palazi-Raby, M2010.10.1.125.1-3, Musée McCord Stewart

À ces belles toilettes et accessoires vestimentaires s’ajoute une kyrielle de petits objets – peigne et brosse à cheveux, couverts en argent, gobelet en ivoire, rosaire et livre de prières, corde à sauter, tirelire, martinet, album de photos – qui faisaient partie du quotidien d’une bourgeoise.

Accessoires de poupée, 1863. Dons de la famille Palazi-Raby, M2010.10.1.1, Musée McCord Stewart. Pièce de 25 cents comme marqueur de taille

Outil de reproduction de la hiérarchisation sociale du monde adulte, Lily sert d’instrument essentiel pour l’intériorisation des normes sociales et intellectuelles de la future épouse et maîtresse de maison. Ainsi, les objets liés à l’éducation prennent une place notable dans le trousseau de la poupée : cahiers d’écriture, de dessin, marquoir, panier de couture et de broderie reflètent les habiletés manuelles et intellectuelles désirées. Modèle de la femme accomplie, Lily doit connaître les codes sociaux et apprendre les rituels de la bourgeoisie. Elle doit savoir recevoir pour le goûter, le thé, les séances de jeux, mais aussi se montrer en société en se soumettant aux relations et activités mondaines comme le théâtre et les concerts, les réceptions et les promenades14.

Carnet de croquis de poupée, 1863. Don de la famille Palazi-Raby, M2010.10.1.179.1-2, Musée McCord Stewart
Carnet de croquis de poupée, 1863. Don de la famille Palazi-Raby, M2010.10.1.179.1-2, Musée McCord Stewart
Carnets et livrets de poupée, 1863. Don de la famille Palazi-Raby, M2010.10.1.166-170, Musée McCord Stewart
Accessoires de jeux et de divertissement de poupée, 1863. Dons de la famille Palazi-Raby, M2010.10.1.183-186, M2010.10.1.194, Musée McCord Stewart
Enveloppes de poupée, 1863. Dons de la famille Palazi-Raby, M2010.10.1.176.1-5, Musée McCord Stewart
Cartes d'invitation de poupée, 1863. Dons de la famille Palazi-Raby, M2010.10.1.177, Musée McCord Stewart
Album de photos pour poupée, 1863. Don de la famille Palazi-Raby, M2010.10.1.187.1-2, Musée McCord Stewart

En 1875, Marie Eugénie Ida Darboy épouse Émile Sébastien Jules Ambroise (1850-1930), avoué à Lunéville. Elle aura trois enfants, dont une fille. De jouet éducatif, Lily deviendra trésor de famille, transmis de génération en génération, de femme en femme, pendant près de 150 ans. Elle arrive au Canada le 7 mai 1966, date conciliée dans un des carnets d’écriture de Lily et est offerte au Musée McCord Stewart en 2010. Précieux témoin matériel et symbolique d’une histoire de famille, Lily reprend ici son rôle, ambassadrice de la mode et d’une histoire sociale féminine que le Musée a le privilège de pouvoir raconter.

NOTES

  1. Victor Hugo, Les Misérables, [en ligne]
  2. Marie-Françoise Boyer-Vidal, « L’éducation des filles et la littérature de poupée au XIXesiècle » dans Genre & Éducation : Former, se former, être formée au féminin, Mont-Saint-Aignan, Presses universitaires de Rouen et du Havre, 2009, [en ligne]. (5 février 2024).
  3. Sarah Maza, « Toy stories : poupées, culture matérielle et imaginaire de classe dans la France du XIXe siècle », dans Revue historique 2020/2, n° 694, [en ligne]. (5 février 2024).
  4. Lucy H. Hooper, « Parisian Shop-Windows » dans Appletons’ Journal of Literature, Science and Art, 1874, vol. XI, no Selon un calculateur de l’IPC (Indice des prix à la consommation) pour l’année 1863, cette somme correspond aujourd’hui à près de 500 $ américains.
  5. Le 19e siècle est l’âge d’or de la poupée française. Dans Toy stories, Sarah Maza dénombre 90 boutiques en 1848. Dans Les poupées françaises (Arthaud, 1986), Robert Capia parle d’une centaine de boutiques au milieu du 19e siècle.
  6. Édouard Fournier, Histoire des jouets et des jeux d’enfants, Paris, E. Dentu, 1889, p. 65-66.
  7. Georges Darboy (1813-1871) fut évêque de Nancy de 1859 à 1863, puis archevêque de Paris de 1863 à 1871. Pris comme otage durant la Commune de Paris, il fut fusillé à la prison de la Roquette le 24 mai 1871.
  8. Sylvia MacNeil, The Paris Collection: French Doll Fashions and Accessories, Cumberland, Hobby House Press, 1992, p. 16.
  9. Destinée aux petites filles de 6 à 12 ans, La poupée modèle (1863-1924) était publiée par les mêmes éditions que le Journal des Demoiselles (1833-1896). Lily est l’une des poupées en vedette dans cette revue, avec Chiffonette, Bleuette et La Vieille Poupée.
  10. Dorothy S Coleman, Elizabeth A. Coleman, Evelyn J Coleman, The Collector’s Book of Dolls’ Clothes: Costumes in Miniature, 1700-1929, New York, Crown Publishers, 1975, p. 97, 104-106.
  11. Boyer-Vidal, « L’éducation des filles et la littérature de poupée au XIXe siècle ».
  12. Laurence Chaffin, « Le roman de poupée ou le modelage des consciences » dans La revue des livres pour enfants, no 222, [en ligne]. (14 février 2024).
  13. Le biscuit de porcelaine est une faïence cuite à haute température.
  14. La « papeterie » de Lily offerte en annexe de la revue La poupée modèle de 1865 révèle la nature de ses activités. Papeterie du mois de novembre : papiers, enveloppes, invitations et feuilles pour pièces de vers et compliments du jour de l’an. Papeterie du mois de décembre : invitations pour soirée dansante, spectacle, dînette ou concert de poupées.
    La poupée modèle : journal des petites filles, Paris, 1865. (La Bibliothèque nationale de France a numérisé tous les numéros de cette revue qui peuvent être consultés via Gallica, sa bibliothèque numérique.[en ligne]