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Résonance

Des perspectives multiples sur l’histoire sociale de Montréal et les collections du Musée, un accès privilégié à ses coulisses et aux gens qui l’animent

Gabor Szilasi – 1938-2026

Le Musée rend hommage au photographe Gabor Szilasi, dont le regard profondément humain a marqué l’histoire de la photographie au Québec et au Canada.

25 mai 2026

Le Musée rend hommage au photographe Gabor Szilasi, dont le regard sensible et profondément humain a marqué durablement l’histoire de la photographie au Québec et au Canada. Son œuvre a su révéler la beauté du quotidien et la dignité des communautés qu’il a photographiées.

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Le Musée a eu le privilège de présenter trois expositions consacrées à son travail, La Beauce (1974), Gabor Szilasi. L’éloquence du quotidien (2010) et Gabor Szilasi – Le monde de l’art à Montréal, 1960–1980 (2017), permettant au public de découvrir l’ampleur de sa contribution et la justesse de sa vision. Ces expositions ont mis en lumière un parcours exceptionnel, porté par une grande rigueur artistique et un attachement sincère aux personnes et aux lieux qu’il a immortalisés.

Gabor Szilasi – Le monde de l’art à Montréal, 1960–1980

Né en Hongrie en 1928, Gabor Szilasi immigre au Canada en 1957. Peu après s’être établi à Montréal, il commence à photographier les nombreux vernissages auxquels il assiste régulièrement en compagnie de son épouse, l’artiste Doreen Lindsay.

Durant quelques décennies, il produira une importante documentation photographique mettant en scène les membres de la communauté des arts visuels de Montréal, dont certains allaient façonner l’histoire de l’art au Canada. Si au départ, la photographie des vernissages a pu l’aider à intégrer la scène artistique locale, elle a ensuite évolué pour devenir une forme de reconnaissance des liens affectifs qui l’unissent à sa ville d’adoption.

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Les photographies inédites que Szilasi a réalisées spontanément lors de vernissages d’expositions et autres événements culturels nous révélaient un monde de l’art fébrile, intense, joyeux et manifestement optimiste, alors que la Révolution tranquille bouleversait les valeurs traditionnelles de notre société et ouvrait la porte à une grande liberté d’expression. Sans le savoir et sans le vouloir, avec ces images, Szilasi brossait pour les générations à venir le portrait d’une époque déterminante de l’art contemporain à Montréal.

Conversation avec Gabor Szilasi

Extraits d’un entretien réalisé par Zoë Tousignant le 26 février 20171

C’est vraiment par Doreen que j’ai commencé à m’intéresser au monde des arts à Montréal. Je me souviens même que c’est au moment d’un vernissage de Stanley Lewis, en 1959, que l’artiste Nancy Petry nous a présentés. Je me suis intéressé à la vie des arts en général, y compris la musique, la sculpture, la peinture, le dessin. Mais quand j’ai commencé à photographier les vernissages, mon intention n’était pas d’en photographier beaucoup pour éventuellement en faire une exposition et une publication. Je les ai photographiés par curiosité. Je m’intéressais beaucoup à la façon dont vivent les artistes.

J’ai aussi commencé à faire des diapos chez des artistes, à photographier leurs œuvres d’art quand ils avaient besoin de documentation, par exemple, pour des demandes de subventions. Ça m’a permis d’entrer chez les artistes, de jaser avec eux, même de faire des portraits.

C’est de cette façon très innocente et intuitive que j’ai photographié les artistes, leurs tableaux et les vernissages. Et j’ai fait des photos dans toutes sortes de lieux, autant des espaces plus modestes que les grandes galeries sur la rue Sherbrooke. Pour moi, il n’y avait aucune différence.

Est-ce que ton appareil t’a permis de franchir des frontières sociales ?

C’est vrai que la photographie m’a permis d’entrer chez les gens, avec l’excuse d’avoir à photographier un meuble dans une maison, ou, chez les artistes, leurs oeuvres d’art. C’est une des raisons pour lesquelles j’ai choisi la photographie.

Moi, je suis très—ou même trop—curieux de nature. « Nosy » comme on dit en anglais. Et des fois, j’ai posé des questions un peu indiscrètes, mais ce n’est pas la question mais la réponse qui peut être indiscrète.

Vraiment, la vie personnelle des gens m’intéresse beaucoup. C’est pour ça que, par exemple, j’ai fait plus tard une série de photos qui combine des portraits noir et blanc et des intérieurs couleur. Je voulais savoir ce qui motive les gens, comment ils vivent, que ce soit des artistes ou des gens d’autres professions.

Sur le plan technique, comment faisais-tu les photos de vernissages ?

Quand je photographie des gens, ce sont habituellement des photos d’environnement avec le sujet. Je travaille avec la lumière ambiante la plupart du temps. Dans les vernissages, ce qui était important, c’était la quantité d’informations. C’est-à-dire, de vraiment montrer les visages des gens. Alors, s’il y avait un groupe de quatre ou cinq personnes en train de jaser, je faisais le tour et je prenais trois-quatre photos pour être sûr que chacune d’entre elles allait paraître sur au moins un des négatifs.

C’était important aussi de montrer l’exposition même, et c’était parfois difficile de photographier les gens et les oeuvres en même temps. Il y avait toujours cette espèce de problème d’essayer de montrer beaucoup d’informations. Mais c’étaient plutôt les gens qui m’intéressaient.

Étais-tu conscient, à l’époque, que tu documentais une histoire de l’art à Montréal ?

Non, quand j’ai fait les photos dans les années 1960 et 1970, je n’ai pas pensé que ce serait un document sur les vernissages, sur la vie des artistes à Montréal. C’est vers les années 1990 que j’ai commencé à penser qu’il faudrait bien faire une exposition et une publication avec ces photos. Et ça m’a pris un autre 25 ans avant de le faire !

Je sentais le besoin de montrer au public montréalais ce qui s’est passé il y a 30, 40 ans. Et là, mon problème, c’est que dans tous ces vernissages, c’est sûr que je connaissais bien les artistes, mais à cause de mes problèmes de mémoire, je reconnais les gens, mais j’oublie les noms. Alors, il a fallu que je contacte des gens de mon âge, ou des plus jeunes, et que je leur montre les photos pour identifier les personnes.

Pour moi, le nom d’une personne est très important. Même quand j’ai fait des photos à la campagne—dans Charlevoix, en Beauce, en Abitibi—, j’ai pris en note les noms des gens, et c’était très important. Parce que ce n’est pas simplement une personne, mais une personne spécifique. Et quand j’ai pris des photos dans les régions rurales lors d’une deuxième visite, j’ai donné des photos. Parce que pour moi, il ne faut pas simplement prendre, il faut que la photo retourne à la communauté.

Quel est le lien entre ce corpus et le reste de ta pratique photographique ?

Je pense que le point commun entre cette série et d’autres c’est mon intérêt pour les gens, pour l’être humain. Je savais comment commencer une conversation, comment approcher les artistes. En général, je n’ai pas de problème, en tant que photographe, à établir un rapport. Je ne sais pas pourquoi, c’est dans ma nature. C’est important de ne pas être prétentieux, d’avoir une attitude naturelle. Je n’ai pas une nature agressive non plus.

Es-tu d’accord qu’il s’agit de ta série la plus candide ou spontanée ?

J’ai fait aussi beaucoup de travail avec du grand format, avec un appareil Linhof et des négatifs 4 × 5, et c’est tout à fait une autre approche. J’ai photographié des artistes en noir et blanc avec un appareil 4 × 5, et ce qui est intéressant, c’est qu’on a le temps d’ajuster l’appareil, de choisir le cadre. Malgré cela, parce que je suis d’une nature un peu impatiente, même si l’appareil est sur trépied et que j’ai une très bonne vision sur le verre dépoli, j’ai toujours fait comme si c’était du 35 mm. C’est-à-dire, je n’ai pas pris trop de temps pour faire ma composition. J’aurais pu… non.

Est-ce que photographier les vernissages a influencé le reste de ton travail ?

C’est sûr que le fait d’avoir photographié des vernissages pendant plusieurs années, d’avoir été en contact avec les approches philosophiques des artistes et avec de l’art créé par des moyens d’expression très différents, ça a influencé la façon dont je regarde les choses.

Alors quand j’ai photographié d’autres gens qui ne sont pas dans les arts, par exemple le groupe qu’on appelle les Impatients, des personnes atteintes de maladies mentales, j’ai découvert qu’il y a, même chez les gens qui ne sont pas des artistes, certains traits artistiques. J’ai découvert que chez tout le monde il y a une espèce de créativité, qui n’est pas utilisée, mais qui est là.

Tu fréquentes toujours autant les vernissages. Quels changements perçois-tu entre les vernissages d’aujourd’hui et ceux des années 1960 et 1970 ?

Je pense que l’effervescence de la scène est toujours là. Mais je me demande s’il n’y a pas plus de politique dans les contacts entre les groupes d’artistes aujourd’hui. La vie artistique est beaucoup plus vivante maintenant, grâce aux subventions, aux écoles d’art. Il y a beaucoup d’artistes qui sortent des écoles d’art, et ça devient plus compétitif et politique.

Je vais toujours dans les vernissages, parce que j’aime toujours les gens, ça, ça n’a jamais changé. La scène des vernissages m’intéresse toujours, mais je ne sens pas le besoin de faire des photos… parce que j’ai déjà, je ne sais pas, des dizaines de milliers de négatifs—pourquoi en faire un autre !

À partir des années 1990, presque tous les jours de la semaine, il y avait un vernissage quelque part. Je n’ai pas perdu intérêt, mais je préférais plutôt photographier des gens, des amis, des personnes qui m’intéressaient, mais pas nécessairement dans les arts. Ça a été simplement un changement d’orientation.

Notes

1. Gabor Szilasi : le monde de l’art à Montréal, 1960–1980, sous la direction de Zoë Tousignant, Montréal, Musée McCord, en collaboration avec McGill-Queen’s University Press, 2019, p.140-142.